20 juillet 2004, il fait beau, il fait chaud, le site fête sa 1ère année d'existence. Quelque part entre Nice et Cannes, on a rendez-vous dans la maison de Claude Pierrard, dans laquelle il ne réside plus aujourd'hui. Le coeur bat plus vite, les souvenirs se bousculent, le trac monte de plus en plus.
C'est Claude lui-même qui nous accueille et nous reçoit avec une chaleur, une gentillesse et une disponibilité inoubliables. On retrouve celui qui nous a tant donné pendant des années tel qu'en lui-même, modeste et généreux.
A cette occasion, nous avons réalisé une interview pour vous. On a parlé de sa vie, de Croque Vacances bien sûr, mais aussi de l'après Croque Vacances.

CV: Où êtes-vous né précisément?
CP: A Folembray, à 20km de Soissons. J'ai fait toutes mes études au lycée de Rethel, à la fois comme élève de la 6è à la 1ère, puis comme maître auxiliaire. J'ai arrêté en 1966, au 1er trimestre car on ne pouvait pas me donner de contrat à la télévision si je n'avais pas fait mon service militaire donc il fallait que je parte. J'ai eu le tort d'en sortir le 30 avril 1968, juste avant mai 68 et je me suis retrouvé journaliste local à l'Ardennais. J'étais pigiste comme présentateur le samedi à Reims et n'ai retrouvé ma place qu'en 1969, quand De Gaulle a décidé de la régionalisation et que les actualités régionales sont passées de 15 à 20 mn, ce qui a entraîné la création d'un poste supplémentaire donc j'ai réintégré ma place .
Quand avez-vous découvert pour la 1ère fois la télévision, qui vous a tant fasciné dans votre enfance?
J'ai découvert la télévision chez mon oncle qui habitait près de Lille car on ne recevait la télévision par émetteur, à cette époque, qu'entre Paris et Lille donc on faisait 100km pour aller voir la télévision. C'est là que j'ai découvert les stars de l'époque, notamment les speakerines et les journalistes comme De Caunes et j'ai commencé à être fasciné. Quand j'ai eu 15 ans, à Rethel, dans les Ardennes, la télévision a pu arrivé et là est vraiment venue l'envie de faire de la télévision. Quand j'étais à Paris, j'allais rue Cognacq-Jay, je regardais, je ne rentrais pas alors que j'aurais pu si j'avais eu un peu de culot à l'époque! La télévision marchait de 12H à 13H30 puis s'arrêtait jusqu'à 18H, aussi j'arrivais vers 11H45 ou je restais jusqu'à 13H30 pour les voir entrer ou sortir. J'ai même filmé des gens en train de sortir de Cognacq-Jay. Puis un jour, j'ai dit: je travaillerai là!
Ca ne s'est pas fait tout de suite, j'ai d'abord travaillé à Reims puis sur la 3è chaîne qui n'était pas rue Cognac-Jay mais à la Maison de la radio. Ce n'est qu'en 75, quand TF1 a démarré que j'ai travaillé à Cognacq-Jay, avant d'y retourner pour la chaîne météo qui avait ses locaux là. J'ai donc vraiment commencé ma carrière à Cognacq-Jay, avec TF1 et je l'ai finie là, avec la chaîne météo. Quand je suis parti de Cognacq-Jay, avec mes derniers documents, après la chaîne météo, je me suis dit sur le trottoir que c'était vraiment une grande page qui se tournait.

Comment êtes-vous entré à la station régionale de Reims?
J'avais gagné un concours, "voulez-vous devenir présentateur de télévision?", organisé par Pierre Sabbagh et France soir, dans lequel j'ai terminé 1er des moins de 20 ans. J'ai envoyé les 10 lignes parues dans France Soir. France Inter, et son directeur Roland Dordin, cherchait des jeunes pour renouveler l'antenne et j'ai commencé aux "Ardugos" avec les 3 producteurs Arthur, Dupont, Godard (d'où le nom de l'émission) mais cela n'a pas duré puisque j'ai été obligé de revenir à Reims pour suivre mes études car l'université de Reims était créée.
Alors, j'ai posé ma candidature à la station régionale de Reims où j'ai été pris dès le lancement, en 1965. Après, ce fut un petit entracte de service militaire à la base de Reims puis Paris car les directeurs de la 3è chaîne devaient choisir parmi les journalistes de province ceux qui intègreraient la 1ère équipe de journalistes de la rédaction nationale. Ca a duré 1 an et demie puis la même équipe de direction est passée sur TF1, après l'éclatement de l'ORTF te je suis arrivé sur TF1. Christian Bernadac, qui était mon rédacteur en chef à la 3 et sur TF1, savait que j'avais envie depuis longtemps de faire un journal télévisé pour les enfants. Sur la 3, on n'avait pas les moyens de la faire mais, sur TF1, il m'a annoncé que j'allais pouvoir le faire. Il voulait imposer un journaliste de l'équipe mais Eliane Victor, responsable des programmes jeunesse, avait souhaité que ce soit Stéphane Paoli qui le présente mais il n'était pas issu de la rédaction. J'ai donc eu la préférence.
De là, on m'a confié les émissions de vacances, faites dans des conditions modestes dans la cabine des speakerines et sur le plateau du journal. En 78, c'est "Acilion et sa bande" avec ce petit personnage un peu marsupilami et grenouille. En 1980, c'est le démarrage de Croque Vacances qui durera jusqu'en 1987, date de la privatisation et de mon départ de TF1.
Après ce furent de petits ou grands épisodes: Antenne 2, Canal J et la chaîne météo pour ne citer que les principaux.
Vous avez donc commencé à animer des émissions jeunesse dès 75?
Oui. TF1 a démarré le 07 janvier 1975, je crois, et j'ai commencé le journal dès le 1er mercredi , dans "les visiteurs du mercredi", à l'époque présentés par...Dorothée! C'est le seul moment où on a travaillé ensemble. Après sont arrivés Claude Rubin puis Soizic Corne et Patrick Sabatier.
Vous avez aussi animé les jt de 13 ou 23h, quelle était la difficulté de l'exercice particulier d'un journal destiné aux jeunes?
C'était d'arriver à expliquer aux jeunes les sujets qu'ils n'arrivaient pas à comprendre dans le journal télévisé afin de les initier au journal télévisé. L'idée était d'habituer régulièrement les jeunes au journal télévisé pour qu'ils le regardent. Il faut se replacer 30 ans en arrière, les informations étaient beaucoup plus limitées, à la télévision comme dans la presse donc les gens n'étaient pas forcément au courant de certaines choses. Christian Bernadac me disait:"Quand ma grand-mère de l'Ariège ne comprend pas ce qu'est le serpent monétaire, il faut le lui expliquer". On devait donc expliquer aux enfants: quand un mot était compliqué, on l'explicitait et quand il était difficile à orthographier, on l'écrivait en synthé sur l'écran pour qu'ils arrivent à le mémoriser. Quand on parlait, par exemple, de la hausse du chocolat, on ne faisait pas un sujet sur la récolte du cacao mais on démarrait par un enfant en train de boire sa tasse de chocolat le matin en disant que son prix augmente et on reprenait toute l'histoire. En plus, étant au sein de la rédaction de tf1, j'avais la chance d'avoir des spécialistes , comme Emmanuel de la Taille qui venait nous parler de la hausse de l'or, Philippe Labro qui expliquait le mécanisme des élections américaines ou Denisot qui venait parler de la coupe du monde de football.
L'idée était d'être explicatif sans être embêtant. Il y avait 7 à 8 sujets en 15 minutes et on alternait sujets ludiques avec des sujets plus explicatifs, sans tomber dans la télévision scolaire. Il ne fallait pas qu'on retrouve l'école. On n'était pas là pour concurrencer l'école ni pour rappeler l'école aux enfants car les infos jeunes passaient entre la parade des dessins animés et le feuilleton. Il y avait aussi Michel Chevalet qui avait 13 minutes pour expliquer des phénomènes scientifiques dans "La petite Science". Une complémentarité s'enchaînait de 13h30 à 18h.
On ne devait pas prendre les enfants pour des petits. Jamais je n'ai employé de termes hors des mots français, ni d'argot. Si le terme était compliqué et que je ne pouvais pas ne pas l'utiliser, alors je l'expliquais. J'avais vu comment travaillaient les anglais à la BBC, qui étaient des maîtres en la matière et cela m'a beaucoup servi de voir comment ils faisaient un journal quotidien de 8 minutes et qui était une grande réussite, très peu imitée dans le monde. J'ai été, avec TF1, un des premiers à créer ce jt pour enfants.

En présentant un journal pour les jeunes, n'aviez-vous pas peur de perdre la crédibilité conférée par votre statut de journaliste et la présentation des jt?
Non. Même si j'étais habillé en pull et non en costume-cravate, les téléspectateurs, parents et enfants, savaient que je faisais le journal télévisé et se disaient, même inconsciemment, que je m'y connaissais. Il est arrivé, rarement heureusement compte tenu des temps de préparation, que j'anime, un même mercredi, à la fois le 13 heures et les infos jeune.
Ce n'est que quand j'ai quitté le journal que j'ai commencé à faire des gags, des chansons et à porter des déguisements car je n'avais plus à défendre l'image du journal de 13 heures. Quand je suis volontairement parti du journal de 13 heures pour le créneau jeunesse, à la même période que Denisot pour les sports, les gens m'ont dit :"Attendez, vous êtes les rois de la chaîne! Vous avez une place en or que tout le monde envie et vous allez ailleurs!" car le journal d'Yves Mourousi marchait très bien. Je répondais que cela faisait des années que j'avais envie de faire des émissions jeunesse et que je disais déjà à Reims dans les interviews que je désirais créer des émissions pour enfants. On ne disait pas trop "les jeunes" à l'époque, on parlait d'enfants sans que cela soit péjoratif. C'était le rêve de ma vie et je n'allais pas laisser passer l'occasion. J'ai fait trois ans et demie de journal télévisé, c'est très bien, plus 8 ans de télévision régionale à Reims. Après 11 ans de présentation de journal, il fallait que je passe à autre chose.

N'est-ce pas le fait d'avoir quitté le journal pour les émissions jeunesse qui a empêché votre retour au sein de la rédaction de TF1, en 1987, après l'arrêt de Croque Vacances?
Peut-être. Après Croque Vacances, on ne m'aurait jamais proposé de remplacer Mourousi quand il est parti ni même de représenter le journal, c'est évident que l'image avait été créée, même si je ne suis pas le seul dans ce cas-là. Il est plus difficile pour des gens très crédibles comme Michel Drucker qui fait du travail très sérieux et disait qu'il rêvait du 20 h, de présenter le journal quand on a fait de la variété. Je ne dis pas qu'on ne le lui donnera pas un jour, mais c'est très difficile et le seul qui est arrivé à concilier la variété et la crédibilité du journal, c'est Mourousi. Aucun journaliste n'oserait maintenant faire autre chose, aller dans des émissions de variétés. Ils l'ont fait de temps en temps mais c'était des petites touches, pas comme Mourousi qui est allé faire un sketch chez Patrick Sébastien, avec Marie-Laure, pour se moquer de lui-même. Et encore, il faut bien remettre tout ça il y a presque trente ans et bien s'imaginer que c' était très difficile à faire! Quand Mourousi disait"Bonjour!", le standard sautait parfois car on disait que ce journaliste était impoli vu qu'on devait dire "Bonjour madame, bonjour mademoiselle, bonjour monsieur". C'était clair qu'il y avait une image à donner, celle de l'ORTF, avec tout ce que ça pouvait comporter de contraintes, notamment politiques (à certaines périodes, dans les stations régionales, les préfets étaient les patrons de la chaîne: quand ils appelaient, on accourait mais heureusement que tout ça a bien évolué aujourd'hui.)
Il est donc très difficile de se défaire d'une image parce qu'on met les gens dans une catégorie. Même une speakerine qui avait envie de faire du journalisme, et j'en ai connues, n'y arrivaient pas. La seule qui ait évolué dans ce style là, c'est Evelyne Dhéliat à la météo, après avoir fait une émission de consommation qui passait vers 18h30 où elle a prouvé qu'elle était capable de faire du journalisme. Mais aucune autre n'y ait parvenu. Stéphane Collaro n'aurait pas pu non plus revenir au sport après avoir animé les coco boy et autres divertissements. C'est comme un acteur: on le dit comique ou dramatique puis, un jour, on s'aperçoit que les meilleurs acteurs dramatiques sont souvent des comiques. Voyez Annie Cordy, qui a la réputation d'être "Tata Yoyo", dans certains films et vous constaterez que c'est une très bonne actrice dramatique. Il y souvent un ostracisme, et surtout quand vous êtes issu des programmes jeunesse, considérés comme le genre mineur car on vous catalogue comme quelqu'un qui n'est pas bon à grand chose. C'est pour ça que c'est bien que j'ai fait l'inverse, j'ai d'abord fait ce qui paraissait être le plus valorisant, le jt, puis ce qui était le plus valorisant pour moi, les programmes jeunesse.
En 79, dans "Acilion et sa bande", il y avait déjà les ingrédients de Croque Vacances.
C'était un début, il y avait déjà le contenu et c'est vrai qu'on n'a pas changé grand chose. Les changements viendront après. Je n'avais droit qu'à des dessins animés en rediffusion, ceux déjà passés le mercredi car on me disait que, pendant les vacances, il n'y avait pas besoin de faire de l'inédit. Etant de l'info, j'ai décidé de garder la partie "reportages". Quant aux bricolages, j'avais vraiment envie, contre l'avis de tous, d'en proposer. Après, on s'est aperçu que je ne m'étais pas trompé.
Il fallait ensuite un petit tampon avec des variétés et les maisons de disques étaient très contentes car l'été il n'y avait aucune émission de variétés: Croque Vacances permettait un passage aussi bien de nouveaux talents que d'artistes confirmés qui, les premiers temps d'Acilion, ne venaient pas facilement. Il a fallu du temps pour que certains viennent, notamment des gens comme Joe Dassin à qui on consacrait habituellement 1H30 le samedi soir. Il est finalement venu, mais très tard. Mireille Mathieu n'est jamais venue alors qu'on se connaissait bien mais on lui disait de ne pas faire cette émission-là, soit disant mauvaise pour son image. J'ai aussi favorisé des gens qui n'étaient plus forcément à la une, style Dave, Frédéric François, Nicoletta et plein d'autres qui ont toujours eu leur place dans l'émission même s'ils n'avaient pas d'actualité. Au milieu des années 80, grâce notamment aux résultats d'audience, les stars ont fini par venir.
On a aussi eu de plus en plus d'articles dans les journaux. Dans TELE 7 JOURS, par exemple, j'avais tous les ans une double page. Après ça a été des couvertures car on devenait "vendeurs" entre guillemets. En plus, l'été, il fallait bien que ces magazines remplissent leurs pages programmes, surtout qu'il y avait peu d'émissions nouvelles et peu d'émissions qui marchaient. Au début, Croque Vacances faisait 3 lignes puis les rédactions ont demandé des résumés, des photos... et on avait ensuite la demi-page de l'après-midi.

Et c'est là qu'est né Isidore.
La marionnette devait être un trublion, qu'Acilion était déjà grâce à Boris Sheigam. Il fallait garder cette espèce d'humour. On a alors eu la chance de tomber sur François Guizérix, qui était à la fois le manipulateur et la voix d'Isidore. On n'écrivait pas de textes, il était spontané et direct. Clémentine est venue grâce aux télespectateurs, c'est eux qui l'ont fait naître car ils posaient beaucoup de questions sur la vie d'Isidore: Il vit tout seul? Il dort où? Claude, est-ce qu'Isidore vit chez toi? Il n'a pas de papa, de maman? C'est un orphelin? Les enfants le croyaient malheureux malgré sa joie à l'antenne.
Et puis, il fallait bien trouver quelque chose de nouveau. Comme on avait un peu plus de moyens, on a doublé le coût du poste "marionnettistes", on lui a créé une copine. Non pas une compagne car les rapports entre Isidore et Clémentine ont toujours été très ambigus: c'était pas sa soeur, c'était pas sa fiancée, c'était juste une copine. Parfois il flirtait un peu avec, parfois il la rabrouait mais on n'a jamais été plus loin. Bien sûr, après les lettres sont venues pour demander quand ils se mariaient. On aurait pu faire un mariage superbe mais les rapports auraient été faussés, d'autant plus qu'ils avaient chacun leur personnalité et leur rôle et que ça marchait, il n'y avait donc aucune raison de changer.
Qui a trouvé les prénoms des lapins?
Ca c'est une colle! Je sais qu'il fallait des prénoms à 3 syllabes, pour qu'ils ne soient ni trop courts ni trop longs. Pour Acilion, on avait utilisé le calendrier mais, pour Isidore et Clémentine, je ne crois pas qu'on ait fait comme ça.




Pourquoi n'avoir jamais présenté seul?
Seul, c'est difficile. On avait pensé à un couple mais on n'a pas recherché de femme car il n'y en avait pas sur la chaîne, même si certaines se sont révélées après, et que Dorothée commençait à avoir du succès sur la chaîne voisine donc on ne voulait pas de Dorothée bis. Il ne fallait pas faire la bande avec les copains car cela se faisait déjà ailleurs. On était coincés!
Si j'avais été seul, cela aurait été d'une tristesse! Ca aurait été un speakerin qui aurait annoncé les plateaux comme je le faisais dans les premières années, en 75. Il fallait donc trouver une présentation ludique pouvant rassembler à la fois les plus petits et les plus grands: Isidore attirait les plus petits par ce qu'il était, les grands par ce qu'il disait et même les adultes qui comprenaient les sous-entendus pas toujours légers.
En plus, je devais me sortir du type de présentation des "Infos Jeunes" qui continuaient. Et puis, si j'avais été seul, on aurait eu des lancements de 20 secondes alors que là on avait une ambiance , un climat, des dialogues qui n'étaient jamais écrits. Rien n'était prémédité et les fous-rires étaient de vrais fous-rires: on ne les a jamais provoqués. Dans un premier temps, on s'est dit qu'il fallait qu'on arrête les fous-rires mais, comme ça plaisait aux téléspectateurs, on ne s'est jamais retenu quand ils venaient. Isidore faisait exprès de me mettre dans une position difficile et parfois j'étais estomaqué par ce qu'il pouvait me dire! Là, il fallait que je réponde et c'était parfois délicat.
En 7 ans, François Guizérix est allé trop loin 2, 3 fois seulement: en effet, il avait l'avantage de ne pas être à l'antenne donc il pouvait dire des choses et il lui est arrivé d'être limite vulgaire ou tangent. Là, c'est moi qui ai vu qu'on avait été trop loin et qui ai dit qu'on arrêtait. En régie, tout le monde rigolait! Comme j'étais aussi producteur, je devais prendre une décision. Parfois, pris dans le jeu de l'émission, je ne m'en rendais même pas compte. En plus, je me disais que, si on arrêtait, il fallait recaler la bande et recommencer, ce qui nous faisait perdre 20 minutes. A l'époque, ce n'était pas du montage numérique donc il fallait recaler la bande, réenchaîner le générique du dessin animé d'avant, refaire parfois deux séquences...
C'est ce jeu entre vous qui drainait aussi un public adulte.
Oui, et d'autant plus qu'il n'y avait pas grand chose d'autre à côté. Le public adulte y trouvait des reportages inédits, des bricolages qu'il réalisait avec ses enfants. Les adultes aimaient l'émission car, hors vacances scolaires lorsqu'ils travaillaient, ils entendaient parler de la violence de certains dessins animés japonais sur les autres chaînes et un peu sur tf1, et là ils voyaient que Croque Vacances n'était pas du tout comme ça. En plus, ils étaient ravis de créer une ambiance familiale grâce à l'émission car ils parlaient avec leurs enfants et regardaient l'émission ensemble.
Et puis, ils y trouvaient leur compte avec les feuilletons, tels que "le Vagabond" ou des dessins animés comme Caliméro devant lesquels ils s'attendrissaient. On peut citer aussi "Rémi, sans famille", adapté du roman d'Hector Malot, qui leur rappelait les personnages de ce livre qu'ils avaient lu dans leur propre jeunesse. Je sais , par le courrier ou les gens que j'ai pu rencontrer ça et là, qu'il se créait, pendant ou après l'émission, un vrai dialogue au sein de la famille.
On avait aussi rediffusé des feuilletons comme "Thierry la Fronde", "Poly" ou "Les chevaliers du ciel" qui étaient ceux que les parents avaient regardés eux-mêmes dans leur jeunesse, d'où un intérêt des adultes pour l'émission qui leur rappelait des souvenirs. On m'avait pourtant reproché de passer du noir et blanc mais rappelons-nous qu'à l'époque, la majorité des foyers n'avait pas encore la télé couleur. Je suis allé aux Etats-Unis en 1979 et j'ai constaté que les grands réseaux n'étaient pas gênés de passer du noir et blanc. Parfois, les copies de ces feuilletons, achetés à l'INA, n'étaient pas de bonne qualité, surtout au niveau du son et cela entraînait un surcoût assez important de restauration du son. Il aurait été plus économique d'acheter des packages à l'étranger et de les faire doubler mais j'étais content de montrer des produits français. J'aurais voulu passer des choses superbes de ma jeunesse comme "Le tour de la France par 2 enfants" ou "L'enfant du cirque" mais elles étaient en trop mauvais état.

Comment étaient choisis les dessins animés ou séries qui étaient diffusés?
Il y avait un comité à la chaîne , je voyais des séries et j'avais le droit d'acheter des choses inédites, surtout quand j'ai repris les émissions de Noël, comme Mme Pepperpotte, Charlotte aux fraises, le Vagabond.
Il m'est arrivé de refuser des programmes, achetés à l'époque par l'ORTF, qui étaient vraiment embêtants car trop pédagogiques. En plus, c'était vieillot alors que d'autres programmes pédagogiques plus récents sortaient. J'expliquais alors à la chaîne que l'émission marchait et que je n'avais pas envie de la couler.
Après, c'était l'inverse, on proposait aux autres des rediffusions et ils disaient alors que le programme était passé dans Croque Vacances, que 2/3 des enfants l'avaient vu et qu'il était donc difficilement rediffusable!
Quand les vidéos ont commencé à marcher, on s'est rendu compte que les enfants adoraient regarder les mêmes dessins animés car ils savaient les moments où il allait se passer quelque chose. Ca a aidé à faire que les dessins animés pouvaient aussi aller ailleurs car les programmateurs se disaient que si le dessin animé avait marché dans Croque Vacances, il marcherait aussi chez eux.

Quels étaient vos critères d'achat?
Le 1er critère était: PAS DE VIOLENCE, ni verbale, ni graphique. On a trop insisté sur la violence verbale ou sur celle des actions mais on n'a pas assez parlé de la violence de l'image et je crois qu'elle est encore plus grave. Vous pouvez avoirs deux personnages qui se battent avec des épées sans que ce soit violent, regardez Thierry la fronde!
Après, j'appréciais que le dessin animé apporte quelque chose, soit joli à regarder, qu'il y ait des personnages sympathiques et du texte.
C'est la différence entre la période Croque Vacances et ce qui est venu après, qui était violent dans les images, les couleurs, l'agressivité des traits, les musiques...
Après il y a eu une évolution car toutes les chaînes se concurrençaient et la violence est venue dans les couleurs des décors, les lumières, les sons, les faux applaudissements.
Les décors de Croque Vacances paraissent un peu ringards mais ils reflétaient l'imaginaire des enfants: les enfants aiment la ferme, le cirque, l'exotisme, l'aventure, les trains... donc on choisissait les décors en fonction de leurs centres d'intérêt. On aurait pu avoir une caserne de pompiers par exemple. On aurait pu faire une plage avec des palmiers et 3 tonnes de sable mais ça avait un côté déjà vu dans les émissions de vacances.
C'est vous qui avaient eu l'idée de changer de décor chaque année?
Oui car on avait un peu plus de moyens. A Noël, on le noëllisait en recouvrant tout de blanc et on demandait aux invités de venir en blanc. Les présentateurs étaient aussi en blanc et parfois même les lapins, pas toujours car il fallait garder leur image, leur identité visuelle. On choisissait des chansons de Noël alors qu'aujourd'hui, dans les variétés, vous ne vous apercevez plus que c'est Noël à la télé.
Le changement de décor permettait aussi d'avoir de la presse pour faire parler de l'émission car, à la longue, les journalistes me disaient avoir déjà tout raconté sur l'émission et ajoutaient qu'on n'avait pas besoin de presse vu le succès d'audience. C'est aussi pour cette raison, d'ailleurs, que les bandes annonces pour Croque Vacances sont venues très tard sur la chaîne.
Pour avoir de la presse, j'appelais un photographe que je connaissais et je lui disais: "Je fais une émission à Vaux-Le-Vicomte, avec carrosses et habits de Louis XIV, tu viens et t'as l'exclusivité". On avait alors les pages sans problème et cela entraînait des coups de fil d'autres journalistes disant: "Tu m'as pas prévenu!". Je les informais alors du prochain événement et donnais l'exclusivité à un autre, comme ça on avait des articles. Je faisais du marketing sans le vouloir.
Est-ce vous qui avait eu l'idée des fiches bricolage reproductibles ou était-ce par demande des télespectateurs?
Oui, c'était nécessaire pour des bricolages un peu compliqués. C'était un travail énorme, aujourd'hui ce serait plus facile avec les moyens de reprographie ou en faisant des tirés à part de magazines. C'était ma secrétaire qui avait 3 bouquins de chez Fleurus et découpait le livre, faisait son collage de telle sorte qu'il tienne sur une page recto-verso. On ne devait pas user trop de papier de peur de se faire jeter par les services généraux! En plus, à Cognacq-Jay, il n'y avait de photocopieuse que pour le journal. Il fallait aller à Montparnasse faire les photocopies, elle y passait une après-midi. Après, elle les mettait dans des casiers par paquets de 50 et les étudiants qui étaient chargés des envois les prenaient et les envoyaient chez eux. Quand il restait trop de fiches, on les emportait chacun chez soi pour les déchirer alors on les imprimait souvent presque au fur et à mesure.
Parfois, on est tombé sur des étudiants qui les mettaient à la poubelle alors les gens qui ne recevaient pas les bricolages réécrivaient mais on n'avait aucun contrôle car on ne pouvait pas savoir qui avait géré la lettre donc on réenvoyait la fiche nous-même. Sur 7 ans, on a eu 20 étudiants qui ont traité ce courrier. On est arrivé à faire un tri lorsque certains étudiants demandaient le courrier puis n'avaient pas réclamé de fiches au bout de 10 jours, alors on les démettaient de cette fonction. Même si ça n'a représenté qu'1% du volume de courrier, c'était pas bien d'avoir 1% de mécontent.
Un jour, j'avais fait un concours de dessin et je n'avais pas de bureau, au départ on me donnait le bureau des assistants réalisateurs du 13 heures, on se mettait dans un coin en essayant de ranger tout. Un lundi matin, la secrétaire de Jean Louis Guillaud m'appelle en me disant qu'on avait remonté à la présidence un sac de dessins de Croque Vacances pas ouvert. Je lui ai dit qu'en général on ouvrait tout, elle m'a répondu que c'était elle qui avait le sac et je l'ai repris. Dès le mercredi, une page fut publiée dans Minute, journal d'extrême droite, disant: "Voilà le cas que Claude Pierrard fait des malheureux enfants qui prennent la peine de faire des dessins, il les jette à la poubelle sans les ouvrir, on a retrouvé un sac complet dans la poubelle de tf1". Cela n'était pas logique puisqu'un sac postal complet ne rentre pas dans une poubelle. On savait qu'il y avait des informateurs qui, lorsqu'ils donnaient une information de ce type, recevaient une petite pièce. Suite à cela, la secrétaire de Jean Louis Guillaud m'appelle en me demandant si j'avais lu ce journal, n'achetant pas ce genre de presse, je ne l'avais évidemment pas lu. Elle m'informe et me dit de faire quelque chose , je lui demande alors de m'obtenir un rendez-vous avec le président. C'était un homme droit, dans les 3 jours vous aviez votre rendez-vous, il vous faisait asseoir et restait debout, ce qui voulait dire qu'il ne fallait pas traîner. Je lui ai dit que ce n'était pas un membre de l'équipe qui avait fait ça, que nous étions squatters du bureau des assistants réalisateurs, que ça s'était passé un week-end et que le sac avait dû être posé sur un bureau, embêter quelqu'un. Trois jours après, j'avais un bureau pour l'équipe.
Le courrier était lourd à gérer, on recevait 3000 lettres en moyenne pour les bricolages. Ca allait de 400 à 10 000 demandes, la moyenne étant de 2000 à 4000. Ce qui marchait bien, c'était les bricolages de Geneviève Ploquin, les pinces à linge, l'électronique, les habits de poupée, les recettes de cuisine. Ce qui marchait moins, c'est quand le bricolage était trop sophistiqué dans sa réalisation. On arrivait presque à sentir quand un bricolage ferait un bide. Tout dépendait aussi de la personne qui faisait le bricolage: certains étaient de très bons concepteurs d'objets mais qui n'allaient pas à l'antenne, rentrant trop dans les détails ou compliquant ce qui paraissait simple. Même si c'était un peu compliqué, il ne fallait pas donner cette impression à l'antenne.




Comment étaient choisis les bricolages?
On sélectionnait les bricolages en fonction des produits nécessaires à leur réalisation. Je disais aux bricoleurs de penser aux télespectateurs qui étaient au fin fond de la France, sans que ce soit péjoratif mais, même dans une ville de 10000 habitants, il n'y a pas forcément une boutique d'artisanat et de travaux manuels. On essayait aussi de faire des recettes sans cuisson car, s'il arrivait un pépin, on accuserait la télé.
Les éditeurs nous envoyaient régulièrement les livres et, en fonction des nouveautés, on choisissait les bricolages. Après on a élargi à Rustica, 100 idées, Marie Claire, Modes et Travaux.
Au départ il y a eu Fleurus, après Dessain Et Tolra. Il fallait alterner. Le bricoleur n'était pas payé, on fournissait juste la matière première et lui faisait ainsi la promotion de son livre. Ils se battaient pour venir. Je le rencontrais avant, il venait sur le plateau, je lui expliquai qu'il fallait faire des phases, qu' il n'avait que 2 fois 8 minutes, qu'on ne pouvait pas passer 3 minutes à planter 3 clous mais qu'il ne fallait en planter qu'un et expliquer qu'il fallait répéter l'opération, qu'il devait préparer et certains ne savaient pas. D'autres n'étaient pas pédagogues ou débordaient trop.
On faisait aussi des animations au salon du bricolage, ce que j'ai fait 3 ans de suite, et je prenais toujours les mêmes comme Geneviève Ploquin qui avaient l'habitude des enfants et ça marchait très bien, les petits repartaient avec leur objet tout fait.



Comment s'agençait le contenu de l'émission?
On commençait par les dessins animés les plus courts pour les plus jeunes et on finissait par le feuilleton. Après, on avait intégré un dessin animé de 26mn, on le mettait dans le programme mais c'était la speakerine qui le lançait et Croque Vacances ne commençait vraiment qu'après.
On démarrait ensuite l'émission par un dessin animé court (6/7 mn) puis le bricolage, un autres dessin animé, une variété, un dessin animé, un ou deux reportages, un dessin animé de 13 mn, une autre chanson et on finissait par le feuilleton.
L'émission avait une trame et chaque séquence tombait quotidiennement à la même heure pour que le télespectateur qui voulait suivre 1 programme puisse le voir. Cela dit, la fluctuation n'était pas sensible, la plupart regardaient toute l'émission et, quand certains partaient, d'autres nous rejoignaient. Il n'y avait pas de dent de scie mais plutôt une continuité en montée en fonction de l'avancée de l'heure. Quand on nous a mis à 13h30, à cause de séries qui arrivaient en fin de droit, beaucoup de télespectateurs ont protesté en disant que c'était l'heure ou les petits faisaient la sieste ou la famille était à la plage. Le meilleur horaire était 16h30/18h. J'ai dû me gendarmer pour retrouver cet horaire car la chaîne disait qu'il fallait fédérer les adultes à cette heure là or les adultes ne sont pas devant le poste à 16h30 donc ces séries ont fait un bide. C'est comme ceux qui ont voulu faire des émissions pour les ados, de plus de 15 ans, à 16h30, ils se sont plantés car ce n'est pas l'heure ou les ados regardent la télé. En plus, c'est une clientèle difficile à capter.

En 85 et 86, quand l'émission a aussi été diffusée le matin, n'avez-vous pas eu peur que ça fasse trop?
Le matin, on avait 40 minutes, ce n'était pas en continu par rapport à l'émission de l'après-midi et les sujets étaient différents. J'avais dit il y a longtemps qu'il fallait faire de la télévision pour les enfants le matin, j'avais vu ça aux Etats-Unis et on m'avait rétorqué que ça ne marcherait jamais. Aujourd'hui tout le monde en fait et il y en a même trop: un adulte le week-end tombe sur du télé achat ou sur des émissions jeunesse, à ces heures-là il n'y a pas d'émissions pour les adultes !
Croque Vacances avait l'avantage de la rareté donc était attendu. Ca s'arrêtait en septembre pour reprendre 5 jours à la Toussaint. D'ailleurs on avait le problème des zones de vacances: on avait prévu le créneau quand les parisiens étaient en vacances, oubliant les autres. Puis quelqu'un à la direction des programmes a dit: "puisque ce ne sont pas les mêmes télespectateurs, enregistrons et repassons les mêmes émissions pour les 3 zones". Cela n'avait pas de sens, beaucoup de jeunes rentraient chez eux à 16h30. On ne rediffusait qu'une chose: une variété qui avait marché les années précédentes. On a donc occupé l'ensemble des vacances pour toutes les zones mais il a fallu se battre, d'autant plus que ça faisait rouspéter les producteurs des émissions qui n'étaient plus à l'antenne mais ça satisfaisait d'autant plus la chaîne que Croque Vacances coûtait moins cher et faisait plus d'audience, même si elle était plus ciblée. Toutefois, on se préoccupait moins de la ménagère de moins de 50 ans qu'après la privatisation.

Croque Vacances était enregistré?
Oui, on démarrait vers le 15 juin pour s'arrêter un mois plus tard et on reprenait vers le 20 août, jusqu'au 30, pour aller jusqu'en septembre. Cela permettait aux artistes qui n'étaient pas là en juillet ou n'avaient pas sorti de disques de venir pour la rentrée. Parfois tf1 appelait pour réduire l'émission, nous disant que c'était la seule émission qu'ils pouvaient compresser. Ils nous demandaient de supprimer un dessin animé, on l'a fait une ou de fois en 86. Il fallait notamment enlever des génériques et c'était un gros boulot. On ne pouvait pas toucher aux variétés annoncées alors on enlevait des génériques ou des reportages qu'on pourrait diffuser après. La dernière année, on a commencé à être coupé par la pub mais ce n'était pas aussi strict et précis que maintenant.
On faisait 5 émissions dans la journée. Il y avait ni coiffeur ni styliste et il fallait trouver ses habits: j'étais souvent en polo Lacoste de toutes les couleurs, sauf le bleu à cause du fond bleu, j'allais chez eux, je prenais mes 15 ou 20 polos que j'achetais au prix de gros. On cochait sur un tableau les couleurs des polos, je les ramenais chez moi pour les laver! C'était un rythme dur, on tournait à La garenne Colombes, aux studios Channel 80 qui étaient des anciens hangars transformés, sans clim ou avec très peu de clim. On avait de petites loges, pas de bureau: on m'avait même loué une caravane pour que j'ai un bureau. Un gros car régie assurait la réalisation, il faisait très chaud donc ça disjonctait et un assistant devait arroser le car avec un jet d'eau pour que les magnétoscopes ne nous lâchent pas pendant les émissions. Un jour où la clim nous a lâché, on a mis un thermomètre dans le studio: il y faisait 52°. Il y avait des projecteurs partout à cause du fond bleu qui bouffait énormément de lumière pour éviter les ombres. Heureusement, j'ai la chance de ne pas trop transpirer mais là j'ai dit que je ne pouvais plus! La clim était maintenue par une équipe de Londres, je suis parti ce jour-là à 17 heures en exigeant qu'on répare, on n'en pouvait plus, ni nous ni les invités. Ils ont fait venir l'équipe de Londres!
Il faisait vraiment très chaud et le visage ne devait pas briller à l'écran alors on mettait une éponge dans un kleenex pour éponger, on remettait du maquillage dessus et, même en me démaquillant tous les soirs, j'avais encore pendant 8 jours du maquillage qui sortait par les pores de la peau lorsque je me rasais!
C'était la condition pour que l'émission tienne à l'antenne et ça ne me dérangeait pas trop: j'avais l'habitude du rythme du journal, je n'avais pas de textes à écrire ou à apprendre, on préparait beaucoup en amont. Les bricolages n'étaient pas répétés, les bricoleurs ne m'expliquaient que les phases qu'ils allaient faire.
Pour les variétés, on n'avait qu'1h30 pour la répétition, le réglage du son et des éclairages, c'était très court. On faisait une variété en décor et une sur fond bleu dans lequel on incrustait des animations, ce qui était la grande mode à l'époque. Sans compter les artistes qui n'avaient qu'une heure à nous consacrer ou ceux qui voulaient refaire indéfiniment les prises.



A propos de variétés, pourquoi avoir enregistré des disques? Etait-ce un rêve?
D'abord, ce n'est pas moi qui ait commencé, c'est Isidore et Clémentine. Après on s'est dit qu'on allait faire un duo mais personne n'y croyait car on pensait qu'on aurait du mal à gérer les duos sur le plan de la diffusion car il fallait qu'on fasse une séquence variété donc on s'est dit qu'il serait mieux que je le fasse tout seul. On me disait que, si ça marchait et que je devais aller sur le plateau d'autres émissions, je ne pourrais jamais emmener les marionnettes à cause de l'infrastructure du fond bleu. On m' a demandé de prendre des cours de chant à mes frais mais ça c'est pas grave car je me disais que j'apprendrais à poser ma voix, à faire quelque chose. On a fait un disque qui n'a pas forcément bien marché, même si je ne connais pas vraiment les chiffres de vente.
Après, AB productions a dit qu'ils seraient prêts à en produire. Il faut dire qu'ils produisaient tout le monde, il y a eu Simpson Jones, Leymergie, isabelle Perilhou qui était à la météo et ils se sont dit que Pierrard devait être vendeur. Le problème c'est que je n'avais pas la voix et qu'il aurait fallu une chanson un peu marrante où le côté vocal aurait moins été mis en avant, c'est pour ça qu'on m'a mis les petits chanteurs d'Asnières pour étoffer un peu le truc puis on a dit que je n'allais plus chanter mais parler, d'où le "Dis Pourquoi". Mais même si j'avais chanté une bonne chanson, ça n'aurait pas forcément marché parce que j'étais présentateur de télévision et qu'il y avait eu trop de bides avant, de Denise Fabre à Evelyne Leclerq ou Annie Poirel. J'ai fait quelques émissions, de Canal à L' Académie des 9 ou des émissions en stations régionales. Mais ça m'énervait, j'étais le premier à me rendre compte, non pas que j'avais fait une erreur, mais de la situation. Un gag, on le fait une fois mais là, par rapport au distributeur, il fallait passer "La bosse à Nova", "Dis pourquoi" ou "Il fait beau il fait chaud" une fois tous les 8 jours. Mais c'était marrant et ça faisait un peu de presse, notamment par les costumes.
C'est drôle parce que, quand je suis rentré à la chaîne météo, quelqu'un avait dû repiquer l'archive de "La bosse à Nova" et ça passait partout alors le président de la chaîne me disait en rigolant:"C'est un peu gênant, quand je dis que mon directeur de l'info est Claude Pierrard, on me dit qu'on l'a vu dans La Bosse à Nova". Le disque était un gag qui, heureusement, s'est arrêté à temps, c'était juste un clin d'oeil. Mais quand La bosse à Nova est repassée quelques années après, je me disais que les gens qui ne me connaissaient pas allaient avoir l'image d'un chanteur ringard qu'on classe dans les bêtisiers dans la rubrique "Ils auraient mieux fait de se taire".

1987, privatisation de tf1, arrivée de Dorothée et de ses équipes. 5 septembre 1987, Croque Vacances s'arrête...
Pour résumer, fin mai, Dorothée est nommée Responsable de la jeunesse à titre honorifique car ses deux producteurs étaient les vrais responsables. Elle m'appelle en me disant que j'étais le seul qu'elle gardait et qu'enfin on allait pouvoir travailler ensemble. Ses équipes sont venues sur le plateau pour voir comment on travaillait. On m'a d'abord imposé de passer une chanson de Dorothée ou Jacky tous les jours: là j'étais déjà embêté vis à vis des artistes déjà programmés, il n'était pas question de mettre 3 variétés dans l'émission. C'était le 1er point d'une main mise sur le contenu de l'émission. Ensuite, plusieurs choses m'ont fait penser qu'on n'avait pas la même ligne éditoriale sur la façon de faire des émissions pour les enfants. L'avenir m'a donné raison car j'ai vu que ça s'est dégradé par rapport à ce qu'elle faisait sur Antenne 2. Après il y avait des conditions de travail bizarres comme par exemple travailler la nuit pour laisser les directs de Dorothée la journée. Je n'avais aucun soutien des gens de la chaîne. La seule chose qui aurait pu me faire rester est un intérêt financier que je n'ai pas accepté. Il fallait partir, je ne le regrette pas. J'ai pu par moment me dire que j'avais peut-être fait une erreur mais je suis persuadé que ça n'en était pas une car, si je n'étais pas parti tout de suite, je serais sûrement parti après avec une image détériorée et on aurait dit que je jouais ma star. Je n'ai pas fait de marchandage. J'ai galéré après mais ça fait partie du métier. Je ne suis pas fâché avec Dorothée, loin de là, on s'est peu revu mais on s'est revu quand même. C'est une grande pro, ses producteurs aussi, mais on n'était pas fait pour être "marié" ensemble.
Une question basique: quels souvenirs gardez-vous de ces 7 années de Croque Vacances? Donnez-nous en un bon et un mauvais.
Il n'y a pas vraiment de bon ou mauvais souvenir mais il y a un tout par rapport à l'ambiance qui s'est passée sur le plateau et se sentait. J'ai eu des coups de gueule mais pour des détails. Je n'ai pas de mauvais souvenirs. Même les quelques semaines de fin n'en sont pas. Le meilleur souvenir vient après, quand les gens, plus de 15 ans après, se souviennent des choses, vous apprécient, vous disent des choses gentilles. Quand on fait une émission jeunesse, on ne pense jamais qu'on va marquer une génération. J'ai marqué une époque, une génération et ça c'est le bon souvenir, surtout que ce sont toujours de bonnes critiques. Mon meilleur souvenir c'est ça: avoir forgé, sans l'avoir voulu, une génération à la télévision et à un certain esprit critique puisqu'en ayant vu ça, ils savent dire si ce qu'ils ont vu après est beaucoup moins bien.
C'est vrai qu'il y a le côté nostalgie de l'enfance quand on me dit qu'il faudrait refaire Croque Vacances mais je dis que si je refaisais Croque Vacances dans les mêmes conditions, avec les mêmes personnages, la même spontanéité, la même bonhomie, le côté éducatif et tout ce qu'on voudra, peut-être que ce serait un bide complet. Croque Vacances, le retour, je n'y crois pas du tout. Il y a eu Croque Matin qui me l'a prouvé, même si la tranche était moins bonne et les conditions différentes. Je ne me hasarderais pas à produire une émission qui ressemblerait à Croque Vacances, je ne l'ai jamais fait même sur Canal J car je crois qu'il ne faut pas chercher à refaire les choses.
Je revois des gens avec qui j'ai travaillé à cette période alors que j'ai très peu de contacts avec ceux avec qui j'ai travaillé à Antenne 2, Canal J ou la Chaîne Météo, que je n'ai quittée qu'il y a 4 ans (note du webmaster: cette interview a été réalisée en juillet 2004). Je parle régulièrement aux anciens de Croque Vacances et je n'irai jamais à Paris sans essayer d'organiser un déjeuner et, quand ils descendent sur la côte, je sais qu'on les verra. Je revois des assistantes qu'on a formées et qui ont ensuite pris leur envol, certaines sont même devenues productrices. Ca c'est le bon côté, on a su former des gens avec qui il reste quelque chose.
Cette ambiance familiale a-t-elle fait le succès de l'émission?
Oui, je crois. On n'avait pas les moyens financiers ni techniques de se prendre au sérieux. Même en extérieur. A Vaux-le-Vicomte, on a fait deux émissions avec deux caméras pour filmer toute la garde républicaine à cheval, des feux d'artifice, des carrosses... Pour les premières émissions jeunesse, on a démarré avec les moyens hf de l'actualité avec une caméra, pour le spectacle Du Guesclin à la Porte de la Vilette par exemple ! Ca aussi c'est des bons souvenirs, comment ne s'est-on pas cassé la gueule? La régie finale était même prête à envoyer des dessins animés au cas où...! Les gens aujourd'hui se prennent au sérieux par leur look, leur façon de dire qu'ils sont les dieux vivants de l'émission, parce que c'est presque ça. Moi ce qui m'intéresse, c'est le public qui est derrière l'écran. Les gens savaient qu'il n'y avait pas de question d'argent mais qu'on s'amusait sur le plateau, même si c'était un travail dur, et ils se distrayaient de l'autre côté. On passait un bon moment, vous aussi.
Combien d'émissions de Croque Vacances y-a-t-il eu en 7 ans?
Aucune idée. Il y avait 100 jours par an. On avait fêté la 100è un jour puis on a arrêté de compter. Cela doit faire 700 journées mais, si on considère que l'émission était diffusée certaines années le matin et l'après-midi, cela ne doit pas faire loin de 1000 mais le vrai chiffre c'est plutôt 700.


Que pensez-vous des émissions jeunesse qui ont suivi?
Je les ai très peu regardées, un peu par dépit il faut bien le dire. Quand j'ai eu l'occasion de rencontrer les responsables de la 6 qui m'ont demandé ce que je pensais de leurs dessins animés, je leur ai dit que je ne les connaissais pas du tout. J'ai regardé, c'est vrai, ce qu'a fait tf1 et j'ai pensé que je m'étais sorti d'un beau guêpier mais après ça s'est amélioré: on a refait des créations de dessins animés, des feuilletons. Je ne suis pas spécialistes des sitcoms même un peu intéressantes, je ne parle pas des Hélène and co, qui sont aussi de bons produits pour le public qui les a acceptés et qui en voulait mais moi je ne les ai pas trop vus.
Après je suis passé à Canal J, j'avais mon antenne et le reste m'importait peu. Je pouvais faire une émission sur les bouquins qui s'appelait "mille feuilles", qui durait 26 minutes et que je n'aurais jamais pu faire ailleurs.
Aujourd'hui, Croque vacances est aussi le nom d'une agence de voyages sur internet, est-ce que cela vous gêne que ce titre soit associé à une démarche commerciale?
Oui, bien sûr. Ca me gêne car je trouve que c'est facile de piquer un nom qui existe et qui est le même. Je l'ai découvert sur internet, j'ai regardé l'adresse, j'ai pensé téléphoné. J'ai regardé à l'INPI car le titre a été déposé, pas par moi car j'étais journaliste contractuel, mais par tf1 à qui le titre appartient, même s'il m'appartient moralement, et Tf1 n'a pas réagi. Tf1, qui a l'époque, commençait à avoir un service commercial et marketing, avait déposé le titre dans tout ce qui pouvait toucher le loisir et les enfants, aussi bien pour les cahiers, la nourriture, les vacances, les vêtements. Qu'il y ait un camping qui s'appelle "Croque Vacances" ne me gêne pas. On m'a dit que le fondateur de ce site était un fana de l'émission et que c'était quelqu'un qu'on connaissait par personne interposée. Il n'a pas cherché à me joindre mais s'il m'avait appelé pour me demander l'autorisation d'utiliser ce titre, j'aurais été embêté: soit je lui disais oui comme ça, soit j'exigeais une contrepartie. Mais c'est vrai que pour moi c'est du vol. C'est même plus, c'est une brèche dans une image et ça ça me gêne plus car ce n'est pas très honnête. C'est peut-être dans les moeurs de maintenant.
Comme je ne suis pas procédurier, je ne vais pas attaquer. Mais peut-être qu'un jour j'essaierai de savoir qui ils sont et pourquoi, et je leur dirai que ça a été déposé. Ce n'est même pas une question d'argent mais il y a une manière de faire les choses. On ne décide pas d'un titre comme ça, on regarde s'il n'y a pas d'antériorité. Quand on a créé Isidore et Clémentine, on s'est renseigné pour savoir s'il n'y avait pas déjà une antériorité, le dessin animé Clémentine n'est venu qu'après des Etats-Unis. Un jour, on avait été faire une émission spéciale des Visiteurs du Mercredi avec Soizic Corne et Christophe Izard, le producteur, à la Réunion. Il a vu à Saint Denis de la Réunion un magasin de vêtements qui s'appelait "L'Ile aux Enfants" et il a fait un procès sans même rentrer dans le magasin.
Un autre problème que peut poser cette reprise du titre est que les acheteurs sur internet sont en majorité des trentenaires qui ont connu Croque vacances et pour qui ce titre rappelle avant tout l'imaginaire lié à l'émission.
Oui, surtout qu'après on avait tous les extérieurs où on faisait découvrir les pays étrangers: le Kenya, l'Ile Maurice, la Martinique... Si j'interviens auprès d'eux, ça restera entre eux et moi, je ne leur enverrai pas un avocat.
Comment expliquez-vous ce phénomène, baptisé "adulescence" (contraction d'adulte et d'adolescence), ces trentenaires nostalgiques de leur enfance, de ses héros et de ces années-là?
C'est lié au fait que vous êtes les premiers jeunes à avoir eu un environnement fait pour vous par les émissions de télévision et les disques. Moi, j'ai peu de souvenirs des émissions jeunesse, à part Jean Nohain sur la seule chaîne en noir et blanc, c'était dans un chapiteau de cirque. J'ai très peu de souvenirs et pourtant j'étais fana de télé mais les émissions jeunesse étaient très minimes. En plus, on a eu la télé très tard: elle est arrivé chez moi à 15 ans, j'étais en 3è et je regardais déjà autre chose que les émissions jeunesse, surtout les feuilletons du samedi ou des choses comme ça.
Les variétés existaient mais c'était Colette Renard, André Claveau. Quand j'ai écouté "Salut les Copains", j'avais déjà 17 ans. Ce n'était pas, comme pour vous, ma période 5-15 ans. Nounours est venu bien après, il n'y avait rien à mon époque.
Pour vous, il y a plus d'émissions donc c'est plus facile de faire son choix et d'autant plus que le commerce s'est greffé là-dessus en se disant qu'il y avait une génération bercée par ça à qui on pouvait proposer des dvd, des remix. Il y a un grand côté commercial: il y a la clientèle et des gens qui ont envie d'en profiter.
Il y a bien sûr le fait que tout le monde veut retrouver son enfance mais je me demande si le phénomène va perdurer avec les générations suivantes, je n'y crois pas trop car les repères seront moins importants: à mon époque il n'y avait presque pas d'émissions jeunesse, à votre époque il y en avait suffisamment mais pas trop, maintenant il y en a beaucoup trop. Si on fait le compte des dessins animés ou chanteurs sur le marché, il y en a beaucoup trop. Chacun a sa "niche" et aime tel ou tel dessin animé donc ça veut dire que le commerce ne pourra pas marcher car il ne vendra pas x milliers de cd ou de dvd.
Ce phénomène d'adulescence s'inscrit aussi dans un contexte très général qui fait que les enfants restent de plus en plus longtemps chez leurs parents pour des raisons à la fois de facilité et financières. D'autant que maintenant, en plus du côté affectif, on peut vivre sa vie et avoir sa petite copine alors que découcher était impossible à mon époque. Ce côté famille ramène à l'enfance, à la télévision de l'époque qui était aussi une libération par rapport aux parents: avant, tout le monde regardait la même télévision, après les émissions jeunesse ont été regardées sans les parents, les parents ne connaissant souvent pas les émissions que regardent leurs enfants, encore moins aujourd'hui, puis il y a eu les télévisions dans les chambres.
Est-ce un simple phénomène de mode? Ce n'est pas forcément un phénomène lié aux adulescents. Moi je regarde assez facilement les années 60 alors que je ne les regardais pas quand j'avais 40 ans. Si je vais voir un chanteur de l'époque, ce sera Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, Françoise Hardy, Sheila, la génération de Salut Les Copains mais ce ne sera pas par nostalgie comme le font ceux qui vont dans certains boîtes voir Chantal Goya. Quand on avait 35 ans, on n'avait pas la nostalgie de ces années et on ne réécoutait pas ces disques. Et puis il n'y avait pas d'émission de nostalgie. La télé manque d'émissions et, comme ça a marché, un phénomène de nostalgie s'est créé.
Avez-vous un dernier mot pour les internautes de croque-vacances.com?
D'abord je leur dis merci, c'est le premier mot qui me vient à l'esprit.
Merci d'avoir bien grandi et merci maintenant d'être là, d'être toujours là.

